RETRAITES : JEAN-PAUL DELEVOYE FINIT PAR DÉMISSIONNER

On ne l’avait plus vu depuis une semaine. Le haut-commissaire aux Retraites, Jean-Paul Delevoye, a finalement refait une brève apparition pour annoncer, ce lundi 16 décembre, sa démission. Une démission qui intervient au terme d’une semaine rythmée par les révélations de la presse sur ses nombreuses omissions dans sa déclaration d’intérêts à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).

Le haut-commissaire cumulait finalement un total de 13 mandats, dont 11 à titre “bénévole”, assurait-il encore hier dans un entretien au Monde. Sa déclaration initiale ne comportait que 3 activités, dont celle de président de Parallaxe, un institut de réflexion sur l’éducation.

Jean-Paul Delevoye

@delevoye

J’ai présenté, ce jour, ma démission au Président de la République et au Premier Ministre.

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Jean-Paul Delevoye avait intégré le gouvernement en septembre, afin de continuer de porter la réforme qu’il avait été chargé d’élaborer par le président de la République en 2017. Pendant deux ans, l’ancien ministre de Jacques Chirac et ancien président du Conseil économique, social et environnemental (CESE) avait piloté la consultation publique et les négociations avec les partenaires sociaux pour nourrir le projet de réforme des retraites.

Jean-Paul Delevoye avait finalement remis ses préconisations au Premier ministre pour “un système universel de retraites” en juillet dernier. Mais depuis, point d’annonces ni de ligne directrice sur la suite donnée à ce rapport, ce qui a contribué à entretenir le flou et les rumeurs sur la nature et l’ampleur de la réforme, nourrissant la gronde des syndicats.

Négociateur en chef

Jusqu’au bout, le gouvernement l’a soutenu, le Premier ministre, Édouard Philippe, soulignant même sa “bonne foi totale”. Emmanuel Macron, dit avoir accepté “avec regret” sa démission. “Il a décidé de ne pas handicaper l’action du gouvernement en demeurant à son poste », a commenté la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye.

À la tête d’une mission peu comprise par l’opinion, ce vieux routard de la politique, âgé de 72 ans, mène d’abord pendant dix-huit mois des consultations avec partenaires sociaux, élus et citoyens sur ce sujet hautement inflammable. “J’ai quasiment fait le tour de France”, plaisantait auprès de l’AFP ce colosse d’1 mètre 93, sourcils sombres et cheveux cendrés, peu avant la publication de son rapport, en juillet dernier. “Un travail remarquable” salué par Emmanuel Macron qui, mi-août, remet pourtant en cause sa principale proposition, l’instauration d’un âge du taux plein à 64 ans. Un premier désaveu ?

“La position d’Emmanuel Macron fait partie du débat”, rétorque alors Jean-Paul Delevoye, qui va s’opposer frontalement à la volonté du Président et de son Premier ministre, Édouard Philippe, de laisser ouverte la possibilité d’une application de la réforme aux seuls nouveaux entrants dans le monde du travail – la fameuse “clause du grand-père”. Le haut-commissaire avait pourtant été conforté en juillet par le report de mesures d’économies qui risquaient de saborder son projet. Auparavant, il avait aussi obtenu la confirmation du maintien de l’âge légal de départ à 62 ans, remis en cause par plusieurs ministres au printemps, ce qui avait poussé cet “homme d’engagement” à mettre sa démission dans la balance.

Habile manœuvrier

C’est un coutumier des “digressions” au point d’en être “parfois un peu casse-pieds”, dit de lui l’un de ses interlocuteurs. Mais derrière son apparente bonhomie, se cache “un formidable manœuvrier”, selon une source gouvernementale, qui ajoute : “Il a cette capacité à aller chercher un arbitrage (…) à oublier ce qui ne l’arrange pas.”

Ce “gaulliste social” revendiqué peut s’appuyer sur une longue expérience politique. Maire de Bapaume (Pas-de-Calais), sa ville natale, pendant trente ans, député, sénateur, cet ancien négociant en aliments pour bétail a également présidé l’Association des maires de France (AMF) pendant dix ans.

Sorti de sa retraite après son éviction fin 2015 de la présidence du Conseil économique, social et environnemental (CESE) pour rallier Emmanuel Macron, Jean-Paul Delevoye s’est d’abord vu confier les rênes de la commission d’investiture pour les élections législatives d’En marche !, grâce à son caractère transpartisan, illustré par son soutien à un socialiste pour lui succéder à Bapaume et qui a entraîné son exclusion de l’UMP en 2013.

Des syndicalistes sous le charme

Puis, à l’automne 2017, vient le chantier titanesque des retraites. Entouré d’une “dream team”, comme il appelle son équipe, l’affable ancien médiateur de la République est apprécié des syndicalistes, séduits, à l’image de Dominique Corona (Unsa), par “un personnage tout en rondeur, très abordable, qui respecte les gens en face de lui ». Pour Frédéric Sève (CFDT), il a réussi à “montrer qu’un chantier que l’on disait hallucinant, infaisable, était possible”.

En 2003 déjà, une autre réforme des retraites, celle des fonctionnaires, avait révélé l’habileté du négociateur, alors ministre de la Fonction publique de Jacques Chirac (2002-2004), capable de ramener les syndicats autour de la table après plusieurs mois de conflit.

Sa longue expérience politique ne lui a pourtant pas suffi pour se prémunir contre les soupçons de conflits d’intérêts, notamment avec le monde de l’assurance. Ni pour éviter de déclencher une polémique sur le cumul interdit de sa fonction de (quasi) ministre avec la présidence rémunérée d’un institut de réflexion. “Il a été habitué à émarger à des conseils d’administration pendant des années, à toucher 15-18 000 euros par mois, note une source parlementaire LREM. Il pensait peut-être que ça passerait.”

Jean-Paul Delevoye est déjà le douzième membre du gouvernement à avoir été poussé à la sortie, le dernier en date avant lui étant François de Rugy, le ministre de la Transition écologique et solidaire, il y a moins de six mois.