Les écoles d’art dans la tourmente

par Thomas Beurey / Projets publics pour Force ouvrière

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Financements en berne, statut juridique inadapté, autoritarisme de certains de leurs directeurs : les écoles territoriales supérieures d’art traversent une crise sans précédent. Après la fermeture de l’école de Perpignan, les personnels et les étudiants des Beaux-arts sont inquiets dans d’autres villes.

Depuis le printemps, les personnels et les étudiants de l’Ecole d’art d’Avignon (ESAA) sont mobilisés pour la survie de leur établissement. Ils ont usé de tous les moyens à leur disposition: grève, pétitions, manifestations, courriers. Mais, en face d’eux, la maire socialiste, Cécile Helle semble inflexible et sourde à leurs revendications. Le 25 mai dernier, un groupe d’étudiants a ainsi interpellé l’élue lors d’une séance du conseil municipal. Et sa réaction a été de les faire évacuer de la salle.

A l’origine du conflit : la décision de la municipalité de baisser sa subvention à l’ESAA à hauteur de 8% deux années de suite. L’école, dont le budget dépend à 80% de cette subvention, est à présent en sursis. Conséquence : le concours de première année, vital pour l’école, est menacé.

D’autres écoles d’art françaises partagent le destin de leur homologue avignonnaise. Installée à la fois à Angoulême et Poitiers, l’Ecole européenne supérieure de l’image (EESI) est elle aussi dans la tourmente depuis qu’en mars dernier la municipalité d’Angoulême à majorité LR a pris la décision de retirer son aide annuelle de 850.000 euros.

« Un billard à trois bandes ». Dans le Nord, cette fois, les personnels et étudiants de l’Ecole supérieure d’art (ESA) de Dunkerque-Tourcoing sont rongés d’inquiétude : Gérald Darmanin, maire de Tourcoing et proche de Nicolas Sarkozy, a annoncé officiellement son intention de supprimer la subvention de la ville avant la fin de son mandat. Sans attendre un passage à l’acte, les responsables de l’école ont cherché d’éventuels relais, du côté de la région Hauts-de-France notamment. Mais ils n’ont reçu aucune garantie. « Comme sur un billard à trois bandes, nous sommes des boules ballottées entre les villes, la Région et l’Etat », déclare Richard Skryzak, enseignant à l’école. Qui souligne combien cette situation mine le moral et parfois aussi la santé des personnels.

En effet, le péril qui les guette n’est pas imaginaire. Déjà, en 2011, l’Ecole supérieure d’art de Rueil-Malmaison a mis la clé sous la porte après la décision du maire UMP, Patrick Ollier, de ne plus la financer. Puis, en juin dernier, la Haute école des Beaux-arts de Perpignan, a rendu l’âme après près de deux-cents ans d’existence et malgré la résistance opposée par les personnels et les étudiants. La municipalité LR ne voyait pas la raison de continuer à allouer une subvention de 800.000 euros par an à une école qui attirait une faible minorité de jeunes Perpignanais, explique Serge Fauchier, qui a dirigé l’établissement jusqu’au printemps 2015. En outre, « pour que l’école demeure homologuée, la ville aurait dû faire un effort pour permettre l’achat de matériel informatique et recruter des enseignants supplémentaires, ce qu’elle a refusé », pointe l’artiste.

Les communes veulent recentrer leurs actions. Sur les six enseignants titulaires qui étaient employés par l’école, l’un est parti à la retraite et les autres se sont vus proposer par la mairie la responsabilité de dispenser « des cours à des enfants », croit savoir Serge Fauchier. Il doute que la proposition ait convenu à ces professeurs de l’enseignement supérieur. Mais les autres enseignants (deux en CDD et trois en CDI) ont eu moins de chance, puisqu’il a été mis fin à leur contrat.

Comme d’autres lieux culturels, les 33 écoles territoriales d’art* font les frais de la réduction drastique des dotations de l’Etat aux collectivités locales. Fin 2017, l’Etat versera annuellement à ces dernières 10 milliards d’euros en moins par rapport à fin 2014. Dans un tel contexte budgétaire, elles recherchent des économies et s’interrogent sur leurs missions. Le financement d’un établissement d’enseignement supérieur doit-il vraiment échoir à une ville ? Un certain nombre d’élus municipaux sont convaincus que l’Etat doit prendre la compétence en main.

Mais, au début de la décennie, la constitution – à marche forcée – de la plupart des écoles d’art en établissements publics de coopération culturelle (EPCC) a confirmé l’ancrage territorial de ces institutions alors gérées en régie. L’objectif était d’appliquer les accords de Bologne posant les bases du système européen de l’enseignement supérieur. Pour l’Etat, la formule de l’EPCC s’imposait comme une évidence, car elle offrait aux écoles une indispensable autonomie juridique qui les rapprochait du modèle des universités.

Une autonomie de façade. Mais, cette autonomie n’est bien souvent que de façade. La collectivité, ou l’intercommunalité qui finance l’école, y entend exercer le pouvoir. « Nous nous sommes rendus compte un jour que le service des finances disait à la direction de l’école ce qu’elle avait à faire », témoigne Jean-Claude Paillasson, professeur et délégué FO à l’Ecole supérieure d’art et design de Saint-Etienne. L’exercice du pouvoir se veut aussi sans partage. Présents dans les organes de gouvernance des écoles, les représentants des étudiants et des personnels ne peuvent dans la réalité que faiblement influencer les décisions.

Pour la question, si importante, de la nomination des directeurs, les présidents des EPCC sont certes tenus de faire leur choix parmi une liste proposée par le conseil d’administration. Mais certains s’en dispensent. Cela a été récemment le cas du président de l’Ecole d’enseignement supérieur d’art de Bordeaux (EBAX). Dominique Ducassou, adjoint au maire à la culture a imposé en avril 2014 la nomination de Sonia Criton – qui dirigeait l’Ecole supérieure d’art et de design de Valenciennes – et ce malgré la préférence du conseil d’administration pour un autre candidat. Saisi par les enseignants et les élèves, le tribunal administratif a finalement invalidé, en avril dernier, la décision de l’élu. Au cours de ces dernières années, les conditions de nomination des directeurs ont été contestées dans plusieurs écoles. Les enseignants et usagers de certaines d’entre elles se sont aussi élevés contre une gestion par trop autoritaire.

Des économies sur les dépenses de personnel. A l’échelon national, les directeurs semblent reproduire les mêmes défauts. Sous couvert de représenter l’ensemble des acteurs des écoles d’art, l’Association nationale des écoles supérieures d’art (Andea) est en fait aux mains de directeurs qui, selon Bernard-Xavier Vailhen, délégué national FO pour les écoles d’art, ambitionnent d’être les interlocuteurs privilégiés, voire exclusifs, du ministère de la Culture.

Au cours des dernières années, ces directeurs ont eu de plus en plus pour préoccupation de trouver des économies, notamment sur le personnel. Et ils y sont parvenus. Contraintes financières obligent, l’ESA de Dunkerque-Tourcoing a ainsi réduit sa masse salariale de 214.000 euros entre 2014 et 2016, celle-ci atteignant désormais 1,87 million d’euros. Les effectifs sont restés constants: « Pour être habilité, notre établissement doit respecter un seuil en terme d’encadrement », explique le service des ressources humaines. Mais, les professeurs d’enseignement artistique arrivés à l’âge de la retraite ont été remplacés par des professeurs en début de carrière, donc bien moins rémunérés.

Banalisation des emplois sous contrat. Les assistants territoriaux d’enseignement artistique assurent eux aussi des cours. Pourtant, le statut particulier de leur cadre d’emploi réserve cette possibilité aux seules « écoles d’arts plastiques non habilitées à dispenser un enseignement sanctionné par un diplôme national ou par un diplôme agréé par l’Etat ». L’école indiquerait que ses assistants dispensent les cours sous la tutelle de professeurs. Par ce subterfuge, la pratique reste légale. Ce faisant, l’école parvient à des économies, puisqu’un assistant à plein temps est tenu d’effectuer 20 heures de travail par semaine – contre 16 pour un professeur. Sa rémunération est aussi plus basse.

Autre tendance à l’œuvre dans les écoles d’art: le recours à des agents contractuels. Exemple: dans le Nord, à l’ESA, sur les 26 professeurs, 10 sont des contractuels (CDD de 3 ans) et sur les 8 assistants territoriaux d’enseignement artistique, 2 possèdent ce statut synonyme de précarité. Les personnes concernées peuvent demeurer dans cette situation durant des années. « J’ai été recruté en CDD en 2008, mais ce n’est qu’en mai 2016 que j’ai obtenu un CDI », témoigne un enseignant trentenaire d’une école territoriale d’art, qui a souhaité rester anonyme. Pour arriver à ce résultat, il a du mener avec des collègues « une lutte syndicale intense » pendant plusieurs années.

« J’ai trouvé la liberté ». Serge Fauchier se dit « furieux » de la situation des écoles territoriales d’art, ces lieux qui favorisent l’accès au « libre-arbitre ». Richard Skryzak acquiesce: « l’art est un rempart contre la violence et la délinquance, un acte de résistance contre la barbarie ». Prosaïquement, ce sont aussi des lieux qui dispensent une formation solide permettant à leurs diplômés de trouver un emploi dans des domaines aussi variés que l’art, la communication, l’audiovisuel, l’édition, l’informatique, la publicité, le design, l’enseignement, ou la médiation culturelle. « Les enseignements assurés dans les écoles d’art sont très axés sur la pratique, à la différence de l’université où, à ma connaissance, ils sont beaucoup plus théoriques », souligne Richard Skryzak.

« Je ne me destinais qu’à ces études-là », témoigne pour sa part un ancien élève de l’Ecole supérieure des Beaux-arts de Nantes. « Je trouvais la fac trop scolaire et ses cours trop encadrés ». Le jeune homme n’a pas été déçu : « j’ai trouvé aux beaux-arts la liberté que je cherchais ». C’est aussi « un lieu où l’on vous encourage à créer et pratiquer des arts que vous ne connaissez pas, par exemple la sculpture dans mon cas », fait-il remarquer. En outre, l’école était publique. « Pour moi qui avais peu de moyens, c’était important », confie-t-il. Résolument différentes des autres lieux de formations, les écoles supérieures d’art sont pour certains jeunes un peu perdus, parfois aussi en échec, une planche de salut, souligne Richard Skryzak.

L’art dans la cité. Dans certaines villes, les écoles accueillent les publics amateurs pour des cours très divers (peinture, sculpture, dessin, numérique…). Ces « cours du soir » attirent des personnes de tous âges. Les écoles sont, ainsi, pour nombre d’entre elles, des lieux ouverts participant activement à la vie locale. Les initiatives des enseignants et des étudiants y contribuent. A l’instar de l’exposition « Répliques » que les Avignonnais ont pu découvrir au début de l’été dernier. Pour leurs réalisations, les élèves se sont inspirés d’œuvres d’art prêtées par le Fonds régional d’art contemporain. Pendant la durée de l’exposition, ils ont été présents pour répondre aux questions des visiteurs. L’organisation d’expositions est fréquente. Le partenariat que l’Ecole supérieure des Beaux-arts de Nantes et le CHU Saint-Jacques ont engagé autour de l’art et de la psychiatrie est plus rare. Les étudiants interviennent auprès de patients psychotiques et jeunes en dépression dans le cadre d’ateliers conduits par un enseignant – en l’occurrence Bernard-Xavier Vailhen – et auxquels des soignants de l’hôpital participent.

Loin de la caricature qui les cantonne dans l’enseignement du dessin d’après modèle vivant, les écoles territoriales d’art sont en général des lieux bouillonnants et ouverts sur le monde. « C’est un paradoxe », observe Richard Skryzak. « A Tourcoing et Dunkerque, nous avons noué des coopérations à l’international et certains de nos étudiants participent à la Foire d’art contemporain de Lille, la première en région avec 31.000 visiteurs cette année. Par ailleurs, globalement, nous obtenons de très bons résultats aux épreuves du diplôme national supérieur d’expression plastique ». « Or, complète-t-il, c’est à ce moment-là qu’on nous menace de baisser le rideau ».

Récemment, le ministère de la Culture a décidé de réagir face à la crise qui a éclaté. Il prévoit d’organiser, avant la fin 2016, une rencontre de l’ensemble des écoles supérieures d’art, tant nationales que territoriales, pour évoquer les sujets qui les préoccupent. Les écoles territoriales vont-elles se faire entendre ? Bernard-Xavier Vailhen est sceptique. Selon lui, le ministère a depuis longtemps pris acte de la décentralisation et ne semble plus préoccupé que par les écoles nationales d’art. D’ailleurs, un projet de revalorisation visant spécifiquement les enseignants de ces écoles serait en préparation. « Le fossé qui existe déjà avec les enseignants des écoles territoriales pourrait grandir », s’alarme le responsable syndical.

Les personnels administratifs et techniques courent le risque d’être « délaissés »

En charge des affaires administratives, ou de la maintenance, les personnels administratifs et techniques des écoles d’art sont le plus souvent mis à disposition par les villes. Mais, « comme un contrat, leur mise à disposition peut prendre fin à tout moment à l’initiative de la ville, ou de l’EPCC », précise Halima Medjahedi, responsable des ressources humaines de l’école d’art de Dunkerque-Tourcoing. Du jour au lendemain, ils peuvent donc perdre leurs missions et le régime indemnitaire attaché à certaines de ces missions ». Ces agents supporteraient mal de devoir quitter un lieu à la vie duquel ils participent. En outre, certains éprouvent le sentiment d’être délaissés. « Pour la gestion de leur carrière, les écoles leur demandent de s’adresser à la direction des ressources humaines de la ville. Mais celle-ci les connaît peu et il arrive qu’elle leur conseille de se tourner plutôt vers le service de l’école en charge du personnel », témoigne la responsable des RH de l’ESA. « Pour que les choses avancent, il faut négocier avec les villes », conclut-elle.

*La liste des écoles supérieures d’art peut être téléchargée à l’adresse suivante :  http://www.culturecommunication.gouv.fr/Politiques-ministerielles/Arts-p…